Be'haalotekha 5780

Dracha de Jean-Luc Landier

La parasha Be’Haalotekha est la 3° section du Livre des Nombres, Bemidbar, et s’étend des paragraphes 8:1 à 12:16 de Bemidbar. Les cinq psoukim de la paracha contiennent autant de thèmes, qui ont tous nourri de nombreux commentaires de notre tradition.

 

La paracha se situe dans le deuxième mois de la seconde année qui suit la sortie d’Egypte, alors que les enfants d’Israël se trouvent dans le désert, Bemidbar. Le premier passouk traite de la confection de la menora puis du mode d’installation, des obligations et de la durée des fonctions des Lévites; le second passouk prévoit la possibilité de respecter les obligations de la fête de Pessah le 14 Iyar, un mois après  la fête, si des membres du peuple se trouvent, pour des raisons d’impureté ou d’indisponibilité, dans l’impossibilité  de participer au rituel à la date normale; quant au troisième verset, il décrit de manière détaillée l’ordre de marche des tribus d’Israël, qui quittent leur campement le 20 du mois de Nissan, quand la nuée divine qui couvre le tabernacle se dissipe.Les quatrième et cinquième versets sont l’un et l’autre riches en intensité dramatique, car ils révèlent toutes les faiblesses de l’esprit humain: les enfants d’Israël ,las de la monotonie de la manne, manifestent leur mécontentement auprès de Moïse et leur nostalgie de l’abondance égyptienne; Moïse perd confiance en lui-même et donc en D.ieu, qui le flanque d’un conseil de soixante-dix sages, donne de la nourriture en abondance au peuple, mais le punit pour son infidélité en lui infligeant une épidémie. Le dernier passouk relate la médisance de Myriam et d’Aaron à propos de l’ “épouse éthiopienne” avec laquelle Moïse aurait contracté mariage. La malveillance de Myriam, qui est une forme de mise en cause de la parole de D.ieu est sanctionnée, puisqu’elle est frappée de lèpre et doit s’éloigner du peuple pendant sept jours. Ce n’est qu’à son retour dans le camp que les enfants d’Israël reprennent leurs pérégrinations dans le désert.

 

C’est ce dernier verset que je vais tenter de commenter, car il est particulièrement fécond et renvoie à nombres de travers de l’esprit humain. ”Myriam et Aaron médirent de la femme éthiopienne que Moïse avait épousée”: le Midrasch indique que Myriam fait ici référence à l’éloignement de Moïse vis à vis de son épouse Tzippora, qui s’en serait plainte auprès d’elle. En d’autres termes, Moïse aurait délaissé ses devoirs conjugaux pour mener pleinement à bien sa mission de prophète, et se dévouer totalement au service de D.ieu. Mais alors pourquoi évoquer le mariage de Moïse avec une femme éthiopienne, isha koushit ? Le midrasch Tanhuma souligne que Kushit a pour équivalent numérique yéffe maré, “d’une grande beauté, d’un bel aspect “. Le mot kushit ferait donc référence à la beauté de Tsippora, fille de Yithro, midianite et non éthiopienne. Autre interprétation, non talmudique, mais tirée des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe : Moïse, en campagne militaire pour le compte de Pharaon, aurait épousé Tharbis, une princesse éthiopienne, aussi appelée Adoniah. Il s’agirait donc d’un premier mariage, antérieur à son union avec Tzippora. Myriam va jusqu’à contester la place de son frère Moïse auprès de D.ieu en rappelant que Celui-ci s’est également adressé à Aaron et à elle.D.ieu convoque alors Myriam, Aaron et Moïse, mais s’adresse séparément aux deux contestaires: ils sont eux aussi des prophètes, qui ont des visions; mais ils n’ont pas accès à la parole de D.ieu, qui ne s’adresse qu’à son serviteur Moïse, en toute clarté, sans les énigmes propres aux visions inspirées des prophètes. D.ieu exprime toute sa colère à Myriam et disparait dans une nuée. Myriam, punie pour ce qui semble être son outrecuidance, son insolence et son insoumission, est alors frappée de lèpre et doit se retirer pendant sept jours du campement des enfants d’Israël, en raison de son impureté, et à titre de contrition.

Pourquoi nos textes réservent-ils un sort si sévère à la seule Myriam ? Myriam doit-elle être seule mise en cause alors qu’Aaron a été largement associé à sa contestation ? Il est vrai que le texte la mentionne en premier et au féminin : Va tedaber be- (elle parla contre). Myriam semble avoir conduit seule la contestation de Moïse, et le nom d’Aaron pourrait avoir été ajouté pour atténuer son comportement. Certains commentateurs estiment que la référence à la isha coushit, la femme éthiopienne, a été ajoutée dans un second temps, par un rédacteur tardif. Si l’on ne prend pas en considération la référence à la isha coushit, le comportement de Myriam et celui d’Aaron sont clairs : ils contestent et mettent en cause la mission prophétique de Moïse et sa relation privilégiée avec D.ieu. Il ya chez Myriam une revendication et un procès de Moïse en légitimité, au nom du statut de prophétesse qu’elle a acquis par ses bonnes actions antérieures. Myriam et Aaron réduisent Moïse au rang d’un prophète ordinaire. Il ya, comme l’indique le Rav Ben Ichay de Jérusalem, une tentative de tsimtsoum, de réduction, du rôle et de la place de Moïse, avec toutes les conséquences qui pourraient s’ensuivre sur les générations à venir.

 Rachi souligne que les deux personnages ont contesté leur frère, mais que Myriam a été la première à s’exprimer. Ibn Ezra, commentateur du Moyen Age espagnol est particulièrement sévère avec Myriam dont il souligne le ton jaloux à l’égard de Moïse. Il en est de même pour Rabbi Levi ben Gershom, Gersonide, le Ralbag, éminent commentateur biblique catalan du 14° siècle, qui met en avant la responsabilité de Myriam dans le péché de médisance, et considère qu’Aaron n’a été puni que pour ne pas l’avoir contredite. Certains pourront déceler des traces de mysogynie systématique dans cette sévérité dogmatique à l’égard de Myriam. En revanche, Nahmanide, le Ramban, qui avait consacré un commentaire exhaustif à Myriam lors de l’étude des chapitres 2 et 15 du Livre de l’Exode, et souligné ses qualités, prend aussi sa défense dans notre paracha. Il souligne ainsi qu’en critiquant Moïse, elle ne s’est exprimée qu’en privé, auprès de son seul frère Aaron. Il rappelle les éminents mérites antérieurs de Myriam et, pour justifier son indulgence, cite le verset 20 du psaume 50 qui dénonce les propos calomnieux que chaque individu, qu’il soit illustre ou issu du commun, peut être amené à prononcer, propos qui entrainent immanquablement la sanction divine. Il la qualifie de “Juste” et de “prophétesse”, relevant son statut jusqu’au niveau des quatre matriarches, également ainsi qualifiées. Il cherche donc à minimiser le péché de Myriam et se focalise sur ses bonnes actions. Myriam est donc une prophétesse, incontestablement, mais elle ne peut être assimilée à Moche rabbenou.

 

Ce passouk nous conduit donc à bien comprendre la signification de la prophétie. Le prophète a des visions, il décrit l’avenir, il critique le comportement, les déviances, l’infidélité fréquente des enfants d’Israël, mais il ne définit pas les halakhot ni les mitsvot. Seul Moche Rabbenou, qui dialogue directement avec D.ieu, et porte sa Parole, a ce privilège, celui de définir la Loi.