Chabbat haGadol 5780

Dracha de Catherine Chalier

           Il y a quelques jours, en écoutant les informations à la radio, j’ai entendu une personne qui disait ceci : « depuis le confinement, je ne sais plus quel jour nous sommes, tous les jours se ressemblent, rien ne les distingue ». J’ai aussitôt pensé qu’à cette apparente uniformité des jours qui passent dans une routine privée de ses habitudes et de ses obligations ordinaires, avec leur lot de mauvaises nouvelles réitéré, mais aussi d’efforts remarquables des uns et des autres pour faire face et sauver des vies, souvent dans des situations très compliquées, dangereuses et urgentes comme dans les hôpitaux, mais aussi dans les magasins d’alimentation et dans bien d’autres services, j’ai pensé donc qu’à cette apparente uniformité, affairée pour les uns, désœuvrée pour les autres, il y avait pour les juifs au moins une exception : celle du Chabbat. Exception qui, depuis un temps immémorial, leur demande de se souvenir chaque semaine, en un jour précis, d’autre chose aussi que de ce qui fait l’ordinaire des jours, et cela même en temps de crise redoutable comme maintenant. Cette exception commande un certain comportement sur lequel je vais revenir. Mais disons pour commencer qu’elle interdit de se perdre, corps et âme, dans une durée de pure survie en attendant avec angoisse une issue dont on pressent bien qu’elle portera des traces gravissimes du présent péril.  Chabbat est une telle exception. 

 

          Garder le Chabbat et s’en souvenir, c’est également être gardé par lui, non pas d’une éventuelle contamination par le virus, mais de la tentation de confondre avec une fin en soi notre désir de voir ceux que nous aimons en être épargnés, et nous aussi bien sûr. Ce désir est évidemment fondamental et légitime mais il ne suffit pas, par lui-même, à donner un sens positif à notre vie.  Aurions-nous donc besoin d’être sauvés d’autre chose encore que de la maladie qui guette chacun ? Que nous suggère le Chabbat à ce propos ? Et, en particulier ce Chabbat haGadol (le grand Chabbat) qui précède Pessah. Pourquoi l’appelle-t-on ainsi ? Tout Chabbat n’est-il pas grand ? Pourquoi celui-ci serait-il plus grand que les autres ? Je voudrais y réfléchir avec, ouverte devant moi, une étude hassidique, du courant de Slonim, celle de R. Chalom Noah Berezovski (1911-2000)[1].

 

          Il rappelle d’abord un adage talmudique célèbre (Chabbat 118b) : ‘Si tout Israël observait deux Chabbats consécutifs, ils seraient immédiatement sauvés’.  N’est-il pas écrit au pluriel : ‘Mes Chabbats, vous garderez’ (Lv 19, 3) ? Tout Chabbat se dédoublant lui-même :  en un acte de souvenir et en un acte de garder. Chacun de ces actes renvoie à une ‘mesure’ particulière : se souvenir, qui est une mitsva positive, renvoie à celle de l’amour (ahava) ;  et garder, qui est une mitsva négative (en raison des interdits du Chabbat),  à celle de la crainte (yiera). Le Chabbat Chouva (repentance, retour) qui précède le Jour de Kippour est un Chabbat placé sous le sceau de la crainte, tandis que le Chabbat haGadol qui précède Pessah, est placé sous celui de l’amour. Tels seraient par excellence les deux Chabbats évoqués dans le Talmud, Chabbats à garder et dont il faudrait se souvenir, afin d’être sauvés. Mais sauvés de quoi ? A quelle fin ? Nous le verrons un peu plus loin. La perfection (chelemout), dit en effet le R. de Slonim, se trouve dans l’union de la crainte et de l’amour. On ne peut donc se contenter de respecter un seul de ces deux Chabbats, c’est-à-dire de s’en remettre à la crainte pour conduire sa vie ou au contraire ne compter que sur l’amour. Mais pourquoi est-ce ce Chabbat-là qui est nommé « le grand  Chabbat » ? Parce que, répond-t-il, l’amour est d’un degré plus élevé que la crainte qui est de mise avant Kippour. Or le Chabbat qui précède Pessah a pour trait l’amour dont la source se trouve dans la sefira hesed, l’amour qui donne, une sefira qualifiée de « grande ».

          Voici déjà une première réponse à la question de savoir de quoi nous devons être sauvés :  l’amour est plus grand que la crainte, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il puisse se passer de celle-ci.  Ici bien sûr il s’agit de la crainte de Dieu, mais il peut s’agir aussi de la peur face aux périls qui nous guettent. Chabbat nous rappellerait  donc que l’amour excède la crainte, il la précède, il est plus ‘vieux’ qu’elle. Une piste : chercher cette antécédence en nous-même, en particulier ce jour-là, contribuerait au salut.

 

          R. Berezovski poursuit son étude en rappelant que le souvenir se dédouble lui-même en deux actes distincts : se souvenir de la création du monde (maasé béréchit) et se souvenir de la sortie d’Égypte. Or, selon lui, ce sont là deux actes qui attestent de notre foi/ confiance (émouna).  Je m’arrête un instant sur ce point : la confiance dans la création du monde signifierait que nous ne pensons pas que ce dernier soit le simple fruit du hasard et de la nécessité. C’est une confiance (ou une foi) parce que nous ne pouvons purement et simplement ni percevoir ni déduire la création des faits constatés. Quand nous disons que nous nous souvenons de la création du monde, nous ne nous en souvenons évidemment pas comme nous nous souvenons de tel ou tel évènement. Nous nous souvenons par contre d’une Parole qui nous demande de percevoir les créatures - toutes les créatures -  dans la trace d’une parole créatrice, parole qu’elles portent en leur intimité profonde puisqu’elle les fait exister. Ce qui implique d’emblée un regard particulier sur ceux et celles qui, pour un temps bref, désirable et fragile, partagent l’existence avec nous. Rabbi Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900) dit une chose très belle à ce sujet : le visage humain garde une trace de la lumière originelle de la création (celle qui précède les luminaires et qui fut cachée ensuite, réservée pour les justes dans le monde-à-venir), sa nudité est habitée par elle, intimement, secrètement.

          Le souvenir de la sortie d’Égypte, toujours selon le  Rabbi de Slonim,  attesterait quant à lui de la confiance en une providence particulière.  Cette confiance-là provient-elle d’un constat ? Pas davantage que la précédente. On peut même en douter car, comme on le sait, malheurs et souffrances n’épargnent personnes, justes y compris. Associer cette providence à la sortie d’Égypte, comme le fait le Rabbi de Slonim, n’a de sens, à mon avis du moins, qu’à condition de se rappeler qu’il nous est, à tous et à toutes, demandé d’éprouver que nous sommes contemporains de paroles qui, depuis un temps immémorial, nous demandent avec empressement de sortir d’Égypte. Ce qui signifie aussi -  durant les jours actuels c’est très important -  de sortir de ce qui nous angoisse et nous enserre, de ne pas nous laisser envahir par la détresse, même si elle est évidemment à la porte de chacun(e), afin de devenir capables de découvrir la joie encore possible. Le Grand Chabbat nous y dispose, il nous dispose à faire attention aux minuscules détails qui permettent de dire que, oui, l’amour prévaut sur la crainte.

 

          R. Berezovski propose enfin un dernier couple pour penser les deux Chabbats que nous devrions tous garder et observer pour être sauvés.  Ce jour qui fait exception à une durée atone (même si elle suit un rythme effréné !) est en effet appelé soit  ‘le 7e jour’ , soit  ‘Chabbat’.  Ce jour est en effet d’abord appelé, ‘7e jour’ (Gn 2, 1-3), en son lien à la création et il ne devient ‘Chabbat’ qu’avec la sortie d’Égypte. Pour les nations du monde, il serait uniquement  connu, dit R. Berezovski, comme le 7e jour et il ne deviendrait un signe éternel entre Dieu et Israël, appelé Chabbat qu’avec la sortie d’Égypte (Ex 31, 16-17) [2].  Israël  est appelé à respecter le 7e jour et Chabbat, ce sont là aussi les deux Chabbats indispensables à son salut. Le Chabbat haGadol nous en fait souvenir. On peut déduire de cette dernière approche que le Chabbat rapproche aussi des nations car, même si elles ne le connaissent que sous le nom du 7e jour, elles ne l’ignorent pas. En ce sens le salut promis prend aussi la forme d’une paix entre elles et Israël, il passe par-là.

 

          En attendant cette paix-là,  le salut - la santé -  exige de nous tous de garder la mitsva nouvelle en quoi consiste le fait de veiller sur la distance qui doit nous séparer les uns des autres. Non pas uniquement par peur ou par crainte de la maladie (voire des sanctions) mais également par amour de notre prochain devenu pour un temps notre lointain. Quand nous respectons cette mitsva morale et salvatrice nous prenons soin de beaucoup de gens que nous ne connaîtrons jamais, nous espérons qu’eux aussi sortiront d’Égypte avec nous, qu’ils entreverront la joie encore possible.

 

                                                                                                                                    Catherine Chalier.  




[1] Netivot Chalom, Yechivat Beit Abraham Slonim, Jérusalem, t.2 sur les fêtes, p. 228-229.

[2] Voir les formulations différentes du Qidouch du vendredi soir et du samedi matin. R. Berezovski écrit : « nous n’avons pas trouvé que l’on parle du Chabbat avant la sortie d’Égypte ». On parle seulement du 7e jour.  Voir Lv 23, 3.  Les deux formulations sont réunies, nous sommes après la sortie d’Égypte.