Chemini 5780

Dracha de Joël Werba pour Ârvit du 17 avril 2020

COMMENTAIRE SUR CHEMINI – 17 avril 2020

I / Présentation de la paracha

A la fin de la paracha précédente (Tsav) une période de 7 jours de préparation à l’inauguration du sanctuaire avait été ordonnée, et par conséquent le texte débute au 8ème jour (Yom Hachemini) suivant le début de la préparation, celui de l’inauguration du sanctuaire et de la présentation des sacrifices rituels.

La paracha Chemini débute avec les instructions délivrées par Moïse à Aaron et à ses fils sur la présentation au sanctuaire des offrandes expiatoires pour toutes les fautes que le peuple ou eux-mêmes auraient pu avoir commises.

Aaron exécute les instructions de Moïse et place les offrandes sur l’autel du sanctuaire, dans un ordre extrêmement précis, et ces offrandes sont ensuite consumées par un feu divin.

Un évènement inattendu survient : Nadav et Avihou, deux des quatre fils d’Aaron, décident d’offrir leurs propres offrandes, mais ces offrandes, réalisées avec un « feu étranger » (ech zara), déclenchent une réponse terrible, ils sont consumés sur place, et ils meurent devant Aaron, Moïse et tout le peuple. Moïse dit à Aaron et à ses deux autres fils Eléazar et Ithamar de ne pas pleurer pour leur sort.

Sans transition apparente, la deuxième partie de la paracha, dresse la liste des animaux comestibles ou interdits « purs » et « impurs », et qui ne doivent pas être touchés, à l’état de cadavre, sous peine de provoquer un état d’impureté, pour celui qui est en contact avec eux.

 

II / Commentaire de la section sur les lois alimentaires

Grâce à ce formidable outil de connaissance qu’est le site AKADEM, j’ai écouté de remarquables cours, au sujet de la distinction des espèces animales et des règles relatives à leur consommation ou aux conséquences de leur contact par l’être humain, et tout spécialement lorsqu’ils sont à l’état de cadavres.

Je me suis à ce titre beaucoup inspiré des cours de Micho Klein et de Liliane Vana, mais il va de soi que je ne parle pas en leur nom, et que les développements qui suivent ne reflètent pas fidèlement leur enseignement, je vous invite par conséquent à écouter également sur AKADEM les cours de Micho KLEIN et de Liliane VANA correspondant à la Paracha CHEMINI.


  • Une continuité depuis la Genèse

La problématique des règles de la consommation des animaux ne commence pas avec la paracha CHEMINI, mais dès le moment où Adam est placé au Jardin d’Eden, et qu’il lui est interdit de consommer de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse 2, 16-17)

D’autres règles seront édictées à Noé et sa famille, après le Déluge, où l’interdiction de la consommation du sang d’un animal vivant est posée, même si l’humain se voit autorisé à imposer sa domination, sa « terreur », sur le monde animal. (Genèse 9, 2 -4)

L’interdiction de la consommation du nerf sciatique est édictée à la suite du combat de Jacob avec l’ange (Genèse 32, 33)

Notre texte instaure de nouvelles limites, celles de relatives à la distinction des bêtes selon qu’elles sont autorisées ou non à la consommation, « pures » ou « impures ».

Je vous invite à lire attentivement cette section (Lévitique 11 :1 à 11 :47)

 

  • Pourquoi certaines bêtes ont un lien plus fort avec l’impureté que d’autres ?

Le texte ne donne aucune explication à la classification des animaux dans l’une ou l’autre catégorie, ni au lien entre les groupes « consommable/ pur » et « non-consommable/ impur », et la tradition rabbinique est riche en tentatives multiples pour y donner un sens, soit hygiéniste, soit symbolique, où encore spirituel.

Dans une des études proposées, Micho Klein, nous invite à questionner la place des plus « abominables » créatures, une sous-catégorie parmi les animaux interdits, celle que l’on appelle en hébreux cheratsim,

Afin de bien comprendre la classification de cette sous-catégorie des animaux qualifiés de cherets il faut se souvenir que le texte établit trois catégories principales :

1)     Les animaux terrestres

2)     Les animaux aquatiques

3)     Les animaux volants

Mais la « classe » des cheratsim est présente dans chacune des trois catégories ainsi on retrouve ce mot de cherets dans les versets suivants :

Pour les animaux terrestres :

« Voici ceux que vous tiendrez pour impurs, parmi les reptiles (cherets) qui se traînent sur la terre: la taupe, le rat, le lézard selon ses espèces;

11,30

le hérisson, le crocodile, la salamandre, la limace et le caméléon.

11,31

Ceux-là sont impurs pour vous entre tous les reptiles : quiconque les touchera après leur mort sera souillé jusqu'au soir. »

Pour les animaux aquatiques : « Mais tout ce qui n'est pas pourvu de nageoires et d'écailles, dans les mers ou les rivières, soit ce qui pullule (cherets) dans l'eau, soit les animaux qui l'habitent, ils vous sont abominables, (verset 11 :10)

Pour les animaux volants :

« Tout insecte ailé qui marche sur quatre pieds vous sera une abomination » (cherets)

Ces animaux, rampants volants, ou aquatiques sont présentés comme particulièrement impurs, parmi les animaux de leur espèce, il faut donc qu’on leur attribue une qualité commune, liée à l’impureté.

 

  • La relation entre impureté et confusion

Que dit notre tradition au sujet de ces animaux particuliers pour justifier leur lien plus immédiat avec l’impureté ?

Dans le Talmud Traité Sanhédrin 59b, une controverse oppose nos Maîtres au sujet de savoir si un non-juif peut ou non consommer le membre d’un animal vivant, et dans le cadre de cette controverse, il est fait mention du cas particulier des cheratsim/rampants, dont la caractéristique est selon Rav Houna que « leur sang ne se distingue pas de leur chair ».

Voici ce texte (Traité Sanhédrin 59b) :

Rav Yehouda dit au nom de Rav : Adam n’était pas autorisé à manger de la viande, comme il est écrit " Ils (les végétaux) serviront à votre nourriture et à celle des bêtes sauvages" (Genèse 1, 29-30) […] Aux temps des enfants de Noé la consommation de viande leur fut permise, comme il est dit "Tout ce qui se meut, tout ce qui vit, servira à votre nourriture; de même que les végétaux, je vous livre tout" (Genèse 9,3). Se peut-il que le membre d’un animal vivant leur soit aussi permis ? Non, car il est dit "Toutefois, aucune chair, avec sa vie, son sang, vous n’en mangerez " (Genèse 9,4) Se peut-il que cela s’applique aussi au membre d’un rampant (cherets) ? Non, car le verset emploie le terme (restrictif) "toutefois". Et quelle en est la raison ? Rav Houna dit : le verset qui interdit de manger le membre d’un animal vivant parle de "son sang". Cela ne s’applique donc qu’à un animal dont le sang est distingué de sa chair et exclut les rampants dont le sang ne se distingue pas de la chair.

Il va de soi, qu’il n’est pas question ici de prendre ces affirmations comme des vérités scientifiques, mais de chercher le sens qu’elles véhiculent jusqu’à nous.

Selon l’enseignement de Rav Houna le corps des cheratsim ne formerait qu’un tout non distinguable entre chair et sang, d’où leur relation très étroite à l’impureté.

On trouve une idée centrale de la tradition, à savoir que l’impureté est liée à la confusion, à l’amalgame, à l’indifférenciation.

La fin de la parasha CHEMINI insiste particulièrement sur l’exigence de la sainteté (kedoucha) pour le peuple d’Israël,  dont la racine kadoch, est liée au verbe « distinguer/séparer » : «  Car je suis l'Éternel, qui vous ai tirés du pays d'Egypte pour être votre Dieu; et vous serez saints, parce que je suis saint. » (Lévitique 11 :45).

La capacité à distinguer, différencier, élucider les relations multiples du monde créé est donc de première importance pour des juifs accomplis.

Bien que le texte biblique ne donne aucune justification à ces règles de classification entre les animaux, on peut tout à fait envisager, comme le souligne avec clarté Liliane VANA dans une autre conférence disponible sur AKADEM, que l’enjeu est précisément d’apprendre à l’être humain à respecter des limites à son « droit » à disposer des espèces animales, et à les consommer. Et ces limites sont autant de séparations nécessaires pour garantir la biodiversité, et empêcher que l’espèce la plus prédatrice ne fasse le vide autour d’elle, ce qui aboutit à une forme d’indifférenciation du vivant au profit des seules espèces survivantes.

La Tora impose ainsi à l’humain des règles nouvelles de distinction entre les espèces animales « pures » et « impures » sans relations avec leurs qualités gustatives, caloriques ou bénéfiques pour la santé.

L’humain doit accepter de se restreindre, et c’est un ordre divin.

Rappelons-nous que le ADAM de la création a reçu l’ordre de « lichmor » (soigner/garder) le Jardin d’Eden, (Genèse 2 :15), pas de le piller ou le saccager.

Dans d’autres sections du Pentateuque, le monde végétal est également concerné par des règles, dans le même esprit de restriction du pouvoir de l’humain, par rapport aux espèces :

-Les lois interdisant le mélange de certains végétaux entre eux (lin et laine), pour la culture ou la confection de vêtements (Deutéronome 22 :11)

-L’interdiction de détruire les arbres fruitiers sur les zones de combat (Deutéronome 20 :19)

-Les règles concernant la shemitah (année sabbatique), porteuses également d’une régulation de la vie agricole « un temps de repos pour la terre », sociale et économique (Lévitique 25 :4)

Avoir conscience que le monde vivant – et que nous exploitons à outrance - n’est pas à notre disposition est peut-être un enseignement fondamental des lois alimentaires, une forme de conscience écologique - même si la logique nous en échappe - de même que l’importance de la survie de telle ou telle espèce pour le bon équilibre des écosystèmes et de la biosphère peut nous échapper.

 

En quoi ces enseignements peuvent-ils nous inspirer aujourd’hui ?

 

  • Le pangolin, la chauve-souris et le COVID 19

La pandémie qui nous frappe doit nous alerter sur le caractère fragile de notre domination sur la biodiversité, et sur notre inconscience, notre hébétude dangereuse face à la menace qui pèse sur notre planète.

Si le COVID 19 a franchi la barrière des espèces, se transmettre de la chauve-souris à l’homme, c’est parce que l’homme a détruit les zones sauvages où vivent certains animaux - comme les chauve-souris - pour y installer des plantations à haute valeur ajoutée, des zones de forage, y vivre, où se livrer au braconnage.

Le pangolin et la chauve-souris sont certainement des cheratsim, l’un parmi les animaux terrestres, et l’autre parmi les animaux volants, et qualifiés par notre traduction d’ « abominations »,.

Mais il serait particulièrement stupide de se considérer comme victimes de ces créatures « abominables » pour ne pas réaliser notre immense responsabilité.

Ce ne sont pas le pangolin ou la chauve-souris qui sont responsables de la pandémie actuelle, mais bien l’humain et lui seul.

Une étude récente de l'école vétérinaire de l'Université de Californie pointe la responsabilité de l'activité humaine et de la destruction de la biodiversité dans l'apparition de nouveaux virus venus du monde animal, tel le coronavirus à l'origine de l'épidémie de Covid-19.

 Les chercheurs ont étudié 142 cas de « zoonoses » virales (maladies transmises de l'animal à l'humain) répertoriées dans des études depuis 2013, qu'ils ont ensuite croisés avec les listes de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui classe notamment les espèces en danger.

Les rongeurs, primates et chauve-souris ont été identifiés comme hôtes de la majorité des virus transmis à l'Homme (75,8%) et les animaux domestiques comme porteurs de 50% des zoonoses identifiées.

L’humain peut-il prétendre à la sainteté dans un monde qui s’épuise, se dégrade, perd sa flore et sa faune, par la faute de son avidité et de son insouciance ?

 

  • Les rabbis avec Pierre Rabhi ?

Le judaïsme, les massorati, sensibles aux enjeux contemporains, mais également les ultra-orthodoxes qui respectent scrupuleusement la casherout ne devraient-ils pas devenir d’ardents activistes, du respect de la biodiversité et de la sauvegarde des espèces animales et végétales ?

N’est-ce-pas un enjeu dont les juifs devraient se saisir au nom de leur tradition ? Nous semblons collectivement inaudibles, voir indifférents envers ce sujet fondamental, pourquoi ?

Il est temps de trouver des réponses fortes et inspirantes.

Notre prophète isaïe annonce que dans les temps messianiques « Le loup et l'agneau paîtront côte à côte, le lion comme le bœuf mangera de la paille et le serpent se nourrira de poussière ; plus de méfaits, plus de violence sur toute ma sainte montagne: c'est l'Eternel qui a parlé." (Esaïe 65 :25).

Je crois volontiers à la venue prochaine du Messie, et j’espère qu’il restera encore un lion vivant pour partager la paille avec le bœuf.

 

Chabbat shalom