Emor 5780 - 54ième jour de confinement

Dracha de Simon Luque

Chabbat Chalom à toutes et à tous, avec l’espoir que tout va bien chez vous

 

Nous sommes avec cette paracha, Emor, à deux parchiot de la fin du Lévitique, livre central de notre Houmach. Nous pouvons y lire les lois définissant les conditions de sainteté des prêtres et les exigences inhérentes à ceux-ci dans les deux premiers chapitres, une revue très complète du calendrier des fêtes (Chabbat, Roch Hachana, Yom Kippour et les trois fêtes de pèlerinage Pessah, Chavouot, Souccot) dans le troisième ; et pour finir la recette des hallot, une histoire de blasphémateur et les lois sur la profanation, le meurtre et les mutilations (avec un rappel de la ‘loi du talion’). Nous sommes confrontés ici à une paracha apparemment incohérente, copier-coller de textes aux visées et thématiques différentes.


PONTIFIE TOI, CHERCHE L’AGREMENT

Le texte débute par l’interdiction pour les pontifes de se souiller par le contact d’un mort, à l’exception de sa famille de lien de sang direct (mère, père, fils, fille, frère, sœur), pour ne pas se rendre impur au service de Dieu. Cette condition est sévérisée pour le pontife supérieur, qui ne portera pas de deuil et ne s’approchera d’aucun mort, même de lien de sang direct, même de celui de sa mère. Les pontifes ne peuvent toucher les morts pour ne pas porter la mort vers le divin.

Tout descendant d’Aaron, porteur d’une infirmité, qu’il en soit responsable ou non ne pourra offrir les sacrifices. On peut y voir une injustice selon nos standards actuels, car cette infirmité, de naissance ou accidentelle, l’écarte de la fonction qu’il serait en droit, par son lignage, d’exercer.

Le texte poursuit avec une liste similaire de contraintes pour les animaux à sacrifier. La liste des infirmités interdisant l’usage de ces animaux est quasi identique à celle décrite pour les prêtres.

La lecture, lente, attentive, de ces deux premiers chapitres, imprègne une violence qui peut être dérangeante. Pour faire des sacrifices à Dieu, des offrandes, pour offrir son service, l’agrément préalable exigé par Dieu ne laisse place à aucune bienveillance, aucune liberté. Elle est demandeuse pour les pontifes d’une discipline de vie presque au-delà du réalisable aujourd’hui à mon sens. Elle rend impossible tout ‘relâchement’ aussi relatif qu’il soit, elle place dans un inconfort certain et presque permanent.

 

AU RENDEZ-VOUS, SOIS

Le troisième chapitre porte un message d’une portée plus universelle : ‘Parle aux enfants d’Israel’ (et non plus aux pontifes ou à Aaron et ses fils). La description des fêtes commence par le travail, pendant six jours, pour le septième exercer le chabbat, jour hors date, hors calendrier ; puis viennent celles qui doivent être célébrées ‘en leur saison’ : Pessah, au premier mois, le compte de l’Omer, le premier jour du septième mois (Roch Ha chana), Kippour et finalement Souccot. Ce sont des ‘convocation saintes’, avec un moment unique dans l’année pour s’y rendre.

Ces fêtes, contrairement au chabbat, viennent commémorer ou s’adosser à des moments ‘contradictoires’ de la vie juive : Pessah est le moment, la nuit, où le peuple passe de l’esclavage à la liberté, où un être passe d’une substance psychique à une autre ; Souccot, les tentes que Dieu a donné aux enfants d’Israel, dans l’angoisse du désert, un abri sans toit, une symbolique des points d’abri possibles que l’on peut trouver dans les déserts de sa vie ; Kippour, pour expier, pour vivre l’épreuve de la lutte contre ses manquements, en pas se trouver réduit à ce qui a été (mal) fait, à sortir, non pas d’Egypte ou de son désert, mais de sortir de son état fautif.

 

D’INCONFORT NOUS AVONS BESOIN

Quel point commun entre ce qui est exigé des pontifes pour ne pas se souiller et ce qui exigé pour honorer le rendez-vous des fêtes ?

Une mise dans un déséquilibre, un ‘inconfort’ de notre être. A Pessah, pendant 8 jours, nous ne mangeons plus de pain levé, à Souccot, nous nous installons dans une cabane, éphémère, sans toit, à Yom Kippour, nous entrons volontairement dans une épreuve. Il en est de même pour les pontifes : rester hors des deuils (j’aurai toujours cette image de mon ami Cohen nous accompagnant pour les décès de nos proches ou très proches et restant à la marge du cimetière, dans un écart que j’ai senti parfois douloureux). Cet ‘inconfort’ que nous vivons, nous le vivons, subissons volontairement, par force de discipline, la même discipline qui est demandée au pontife, celle qui est demandée pour honorer ces ‘convocations saintes’ avec Dieu mais aussi avec nous-mêmes. Ce sont des enfermements, volontaires, qui nous permettent de sortir de peaux mortes, de scories, d’apories de la vie, pour nous projeter vers un en-avant, tout comme le compte de l’omer projette vers l’avenir, ainsi que le don de la Torah célébré à Chavouot. Ce sont des pas de côté qui nous permettent de mieux voir, ce que nous sommes et ce que nous pourrions être.

 

COMPTER

Il est peut-être un peu rapide de faire un parallèle avec ce que nous vivons en cette période, (presque) volontairement enfermés chez nous, à compter les jours et à compter l’omer. Et pourtant, il y indubitablement de l’inconfort en ces jours, le manque de nos proches et l’inquiétude du futur, mais le rythme du calendrier de nos fêtes, tel que décrit dans Emor, reste et persiste.

 

Permettez-moi de dédier cette dracha à mon ami Yoav Cohen, toujours confiné en réanimation.

Chabbat chalom,

Simon Luque,