Ruth, une histoire de femmes

Dracha de Michèle Tauber pour la fête de Chavouot

Le Livre de Ruth, comme toute autre œuvre littéraire, peut être considéré sous différents angles, tels que celui de la bonté qui caractérise les héros de l’histoire, et en particulier Ruth elle-même, le statut des convertis dans le judaïsme, ou la lignée davidique. Examinons plutôt le Livre de Ruth sous son aspect féministe, ou plutôt féminin.

 

Le rôle central des femmes dans le Livre de Ruth

Le Livre de Ruth a attiré l’attention de la recherche féministe pour plusieurs raisons : c’est tout d’abord l’un des deux seuls livres bibliques qui portent le nom d’une femme (l’autre étant le Livre d’Esther) et ceci indique immédiatement que Ruth est l’héroïne du livre. En fait deux femmes, Ruth et Naomi, occupent la scène. À leurs côtés on trouve d’autres personnages féminins : Orpah (chapitre I, 4-14) et les femmes de Betléhem (I, 19 ; IV, 14-17) qui nous renseignent par leurs paroles sur le changement de condition de Naomi – tout d’abord misérable puis qui va s’améliorer considérablement au cours de l’histoire – et qui donnent son nom au fils qui naît de l’union de Bo‘az et Naomi. Les matriarches, fondatrices de la lignée des enfants d’Israël, sont également mentionnées dans les paroles adressées par les Anciens à Bo‘az :  

«  Tout le peuple qui était à la Porte et aussi les anciens dirent : ‘Nous sommes témoins. Que Dieu rende la femme qui entre en ta maison comme Rachel et comme Léa, qui ont, à elles deux, bâti la maison d’Israël […] Que grâce à la descendance que te donnera Dieu par cette jeune femme, ta maison soit comme la maison de Peretz, que Tamar enfanta à Yehuda !’ »  (chap. IV, 11-12)

 

Le verset d’ouverture du Livre de Ruth ne fournit aucune indication sur le rôle prédominant qui sera joué par les femmes. En effet le Livre commence à l’époque des Juges avec l’histoire « d’un homme qui s’en alla (à la suite d’une famine) de Betléhem de Yehuda pour séjourner dans la campagne de Moav, lui, sa femme, et ses deux fils », donnant ainsi l’impression que ses fils et sa femme ne sont que des personnages secondaires. Toutefois cette impression qu’Elimelekh est le héros de l’histoire se dissipe immédiatement puisque le récit annonce sa mort dès le verset 3 du chapitre. La mort de ses deux fils Mahlon et Kilion – dont les noms signifient « maladie » et « mort » -  met également fin aux attentes du lecteur de les voir prendre la place de leur père. Les seuls acteurs qui demeurent sur la scène narrative sont trois veuves laissées sans enfants : Naomi et ses deux belles-filles, Orpah et Ruth.

Jusqu’à la première moitié du verset 14, le statut des deux belles-filles semble identique : elles ont toutes deux l’intention de se joindre à Naomi qui va retourner à Betléhem, sa ville d’origine. Toutes deux pleurent le fait d’être enjointes par elle de retourner dans la demeure maternelle et elles insistent pour l’accompagner et rester à ses côtés. Lorsque Naomi leur décrit le sombre avenir qui les attend si elles restent avec elle, elles fondent toutes deux en larmes (I,14). C’est alors que le texte marque immédiatement une rupture et une distinction entre les deux femmes : « Puis Orpah embrassa sa belle-mère mais Ruth s’attacha à elle » (I, 14b). Il faut bien voir qu’Orpah est décrite comme un caractère positif qui témoigne davantage qu’un attachement ordinaire à sa belle-mère. Ceci étant, face à ce personnage normé qu’est Orpah, le personnage exceptionnellement positif de Ruth prend sur elle toute la lumière. Contrairement à ce que lui dicte sa raison elle demeure fidèle à sa belle-mère et refuse de se séparer d’elle.

 

 

Solidarité entre deux femmes

Le comportement de Ruth nous amène au thème central du lien particulier qui unit Ruth et Naomi. Lors de cette impressionnante et univoque déclaration de loyauté, Ruth fait bien comprendre à sa belle-mère que toutes les tentatives de cette dernière pour la dissuader de repartir dans sa famille sont vaines :

 

« Mais Ruth dit : ‘N’insiste pas auprès de moi pour que je te quitte, en retournant loin de toi, car où tu iras j’irai et où tu logeras je logerai : ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu. Là où tu mourras, je mourrai et là je serai mise au tombeau. Que Dieu en agisse ainsi envers moi et qu’il fasse encore plus, si ce n’est pas la mort seule qui excuse une séparation entre moi et toi ! ». (I, 16-17)

 

Comme le précise Yair Zakovitch dans l’ouvrage collectif Miqra’ le-Yisrael (‘Am ‘Oved, 1990), le terme hébreu pour loger : lamed – youd-noun (ou-va-’asher talini ’aline) se réfère au sommeil du vagabond, celui qui n’a pas de maison à lui : cf. Genèse, XXXII, 22 :  (Jacob vient de quitter Laban et il sait qu’Esaü vient à sa rencontre) : « Quant à lui (Jacob) il passa cette nuit-là dans le camp : ve-hou lan ba-layla ha-hou ba-mahaneh ». Aussi la position déterminée de Ruth indique bien qu’elle ne s’attend pas à mener une existence luxueuse  aux côtés de Naomi et qu’elle se prépare aux vicissitudes et aux difficultés de l’errance.

La relation particulière entre les deux femmes se retrouve également au niveau lexical : l’usage de la racine dalet – beth – qof : davaq dont le sens littéral est « coller à » indique bien la nature du lien qui va les unir : « Mais Ruth s’attacha (littéralement : se colla) à elle » (I, 14). On trouve ici une allusion à Genèse II, 24 : « C’est pourquoi l’homme laissera son père et sa mère, s’attachera à sa femme et ils deviendront une seule chair : ‘al ken ya‘azov ’ish ’ete ’aviv ve-’ete ’imo ve-davaq be-’ishto ve-hayou le-vassar ’ehad. » Cependant dans notre récit ce n’est pas un homme mais une femme qui va quitter son père et sa mère et elle s’attache non à son époux mais à sa belle-mère, la mère de son mari décédé. Leur relation n’est pas scellée par l’institution du mariage mais par la fraternité et la loyauté entre deux femmes. L’usage de la racine alef – hé – veth, ahav, ‘aimer’, par les femmes de Betléhem décrivant les sentiments de Ruth envers Naomi : « […] puisque c’est ta belle-fille qui l’a enfanté, elle qui t’aime et qui vaut mieux pour toi que sept fils » est l’unique exemple dans la Bible où ce verbe est utilisé  pour décrire une relation d’amour entre deux femmes.

La solidarité entre les femmes ne va d’ailleurs pas de soi dans la Bible. On la trouve dans l’Exode, lorsque les deux sages-femmes, Pou’ah et Shifra refusent courageusement d’exécuter les ordres cruels de Pharaon en sauvant les  nouveaux nés de la mort. (cf. Ex. I, 15-21). Un autre épisode signe la collaboration de trois femmes qui sauvent le nourrisson Moïse : sa mère, sa sœur et la fille de Pharaon (cf. Ex. II, 1-10). On peut citer un troisième exemple  de cette solidarité féminine dans le Cantique de Devora lorsque la prophétesse loue Yaël et la bénit (Juges, V, 24-27) même si dans le récit en prose les  deux femmes ne se rencontrent pas. Les autres exemples bibliques de rencontres féminines se distinguent davantage par des sentiments de jalousie, d’hostilité, d’amertume et de compétition, comme c’est le cas de Sarah et Hagar, Lea et Rachel, ou Hanna et Penina (I Samuel, I).

Le Livre de Ruth présente un tout autre mode de relations entre deux femmes, comme le montre cette analyse plutôt psychanalytique d’Ilana Pardes dans son ouvrage Countertraditions in the Bible (Cambridge, 1992). Le fait que Ruth s’attache à Naomi indique bien que la rivalité n’est pas une condition sine qua non dans la relation entre femmes même dans des types de relations particulièrement sujettes au conflit. N’oublions pas qu’il s’agit de la relation entre une belle-mère et une belle-fille : la mère est le premier objet d’amour de son fils, et même si ce dernier se marie, le drame œdipien ne s’achève pas réellement. Les deux femmes concernées sont dans la situation délicate de devoir se partager le même homme. La mère, « abandonnée » par son fils  est à même de témoigner de l’hostilité envers la jeune femme qui la remplace, tandis que la belle-fille en retour, peut tenter d’assure sa position dans le cœur de son mari en défiant l’influence de celle qui l’a précédée.

Le triangle Naomi-Ruth-Bo‘az est un détournement de la convention biblique selon laquelle deux femmes s’affrontent pour le même homme (Sarah et Hagar, Lea et Rachel, Penina et Hanna). Naomi est à l’origine de la relation qui va s’ébaucher entre Ruth et Bo‘az lorsqu’elle conseille à sa belle-fille comment se comporter avec Bo‘az sur l’aire où l’orge est vannée.

 

« Et maintenant Bo‘az  n’est-il pas notre parent, lui avec les jeunes servantes duquel tu as été ? Voici que ce soir il doit vanner les orges sur l’aire. Tu te laveras, tu te parfumeras et tu mettras sur toi ton manteau, puis tu descendras vers l’aire ; mais ne te fais pas reconnaître de l’homme avant qu’il ait fini de manger et de boire. »(III, 2-4)

 

Naomi ne souhaite qu’une chose : le bien-être de Ruth, et comme elle l’explique elle-même : « Ma fille, ne dois-je pas chercher pour toi un lieu de repos qui soit bon pour toi ? » (III, 1). Ruth obéit totalement à sa belle-mère car son mariage avec Bo‘az lui permettrait non seulement de perpétuer le nom de son défunt mari, Mahlon, mais maintiendrait également la relation entre elle et Naomi. Bo‘az est le candidat idéal qui lui pourvoirait un « refuge sous ses ailes »,  hassa tahat knafav[1], pour elle-même et aussi pour Naomi dans la mesure où il peut racheter Ruth et où il a un lien de parenté avec Naomi.

D’ailleurs la coopération entre les deux femmes s’exprime aussi par la parenté conjointe telle qu’elle est décrite dans le dernier chapitre. ‘Oved est le fils biologique de Ruth et Bo‘az, mais c’est Naomi qui « prit l’enfant et le mit sur son sein » (IV, 16) et les femmes de Betléhem de déclarer alors : « À Naomi est né un fils » (IV, 17). Afin de ne pas nuire à cette parenté conjointe, ni Naomi ni Ruth ne décident du nom de l’enfant : ce sont les voisines qui lui donnent le nom de ‘Oved.

 

 

Parallèles entre Ruth et Avraham

La loyauté de Ruth envers Naomi et son désir de rompre tous les liens qui la retiennent à son pays natal : religion, nation, famille, permettent d’établir un parallèle entre elle et Avraham. L’éloge de Ruth par Bo‘az renforce ce parallèle à la fois dans le fond et la forme :

 

Commandement                                                                 Éloge de Ruth par Bo‘az

de Dieu à Avraham

 

Genèse XII, 1                                                                             Ruth II, 11

Va t-en                                                           ➝                                       tu es venue vers un peuple que tu ne connaissais

ni d’hier ni d’avant-hier

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de ton pays, de ta patrie                                      ➝                        ton pays natal

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de la maison de ton père                    ➝                                                      comment tu as laissé ton père, ta mère

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vers le pays que je te montrerai        ➝                                                                   tu es venue vers un peuple que tu ne connaissais ni d’hier ni d’avant-hier

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Bien sûr en dépit des similarités lexicales et sémantiques, il y a une

 différence fondamentale entre les deux textes : pour Avraham, se

détacher de son passé en réponse au commandement divin explicite

ne va pas de soi tandis que Ruth quitte sa famille en réponse à ce que

lui dicte son cœur. Dieu promet à Avraham un bel avenir s’il obéit à

 son commandement tandis que Naomi prévient Ruth de l’existence

 difficile qui l’attend si elle reste avec elle. Avraham incarne un modèle

 de foi, tandis que Ruth est un modèle d’amour et de dévotion.

 

« Comme Rachel et Léa » mais surtout comme Tamar

La bénédiction que les Anciens et le peuple donne à Bo‘az :

Que Dieu rende la femme qui entre en ta maison comme Rachel et comme Léa, qui ont, à elles deux, bâti la maison d’Israël […] Que grâce à la descendance que te donnera Dieu par cette jeune femme, ta maison soit comme la maison de Peretz, que Tamar enfanta à Yehuda !’ »  (chap. IV, 11-12)

 

trace un nouveau parallèle entre Ruth, et par extension, Naomi, et les figures féminines bibliques telles que Rachel et Lea ainsi que Tamar, mère de la tribu de Yehuda. Alors que les patriarches sont mentionnés à maintes reprises, et ce pas uniquement dans le livre de la Genèse afin d’insister sur la continuité de la bénédiction divine, « le Livre de Ruth est le seul cas dans la Bible où les matriarches sont évoquées pour servir de modèle à la construction future de la Maison d’Israël. » (Pardes, 98) Le texte de la bénédiction est en réalité une adaptation au féminin de la bénédiction des fils de Joseph : «  Que Dieu te rende comme Ephraïm et comme Menashé » (Genèse, XLVIII, 20). On peut néanmoins s’étonner qu’une seule femme, Ruth, bâtisse la maison de Bo‘az, tandis que Rachel et Lea, à elles deux, bâtissent la Maison d’Israël. Cette particularité peut s’expliquer si l’on inclut Naomi aux côtés de Ruth. Cette bénédiction amende aussi  la relation entre Rachel et Lea qui était plutôt tendue et crée une harmonie et une coopération entre les deux sœurs[2] que Pardes nomme « le révisionnisme idyllique » du récit de la Genèse.

La bénédiction des Anciens et du peuple se poursuit de manière à renforcer l’analogie entre Ruth et Tamar, belle-fille de Yehuda (cf. Genèse, XXXVIII).

Que grâce à la descendance que te donnera Dieu par cette jeune femme, ta maison soit comme la maison de Peretz, que Tamar enfanta à Yehuda !’ »  (chap. IV, 12)

 

La similarité de condition des deux femmes est frappante : toutes deux sont des non juives mariées à des enfants d’Israël, toutes deux veuves sans enfants dont la continuité de la lignée familiale pose problème, toutes deux se trouvant également dans un situation où elles n’ont guère de chance d’avoir un fils : Tamar n’a pas été mariée à Shela, le plus jeune frère de son mari car Yehuda craignait que Dieu ne le fît mourir comme ses deux frères, et le mari de Ruth n’a pas laissé de frère vivant ; enfin toutes deux ont  des parents supposés les racheter mais qui n’en font rien. Onan dans le cas de Tamar (Gn. XXXVIII, 9) et le personnage non nommé dans le cas de Ruth (IV, 6). Finalement elles se marient toutes les deux et sont rachetées, mais non pas en vertu de la loi biblique puisque Tamar épouse son beau-père et Ruth est rachetée par une relation de son mari décédé : toutes deux surmontent le problème de la continuité familiale en séduisant l’homme qui les rachètera, et elles sont toutes deux bâtisseuses de la Maison de David.

À travers la bénédiction des Anciens, Ruth et Tamar par leur vertu et leur acte exceptionnel : avoir séduit un homme grâce à une supercherie, contribuent donc à bâtir la Maison de David, arrière-petit-fils de Ruth et  Bo‘az.

 

 

Michèle Tauber

 

 

Bibliographie

 

 

PARDES Ilana, Countertraditions in the Bible, Cambridge, Mass., 1992, p. 102-103.

ZAKOVITCH Yair, Miqra le-Yisrael, Tel Aviv, ‘Am ‘Oved, 1990, p. 214.




[1] hassa tahat knafav : expression biblique (Psaumes, XC, 4) signifiant : se trouver sou la protection de quelqu’un (en l’occurrence : de Dieu).

[2] Cf. Eykha Rabba (Lamentations Rabba), dans un midrash selon lequel Rachel prévient Lea du signal convenu avec Jacob afin de l’empêcher d’être remplacée par sa sœur. Elle s’est même cachée sous le lit de Lea lors de la nuit de noces et répond à Jacob de sa propre voix afin que Jacob ne s’aperçoive pas de la supercherie. En d’autres termes, Rachel se sacrifie afin d’éviter à sa sœur la gêne et la confusion de la situation.