La sainteté comme devenir

Dracha de Ruth Scheps pour le chabbat Aharé Mot / Kedochim - 1er mai 2020

Aharé Mot

 

Comme lors de chaque année défective (comportant moins de 54 semaines), nous lisons cette semaine les parachiot Aharé Mot (Lév 16-18) et Kedochim (Lév 19-20) conjointement. Outre leur position relativement centrale au sein du Pentateuque, leur lecture invite à les mettre en rapport et à chercher un sens à ce rapprochement.

 

Les événements relatés dans Aharé Mot se situent donc « après la mort », en l’occurrence après la mort des fils d’Aaron (Nadav et Avihou), qui a été racontée, ou plutôt résumée dans la paracha Chemini (Lév 10), tout le récit tenant en trois versets ! (1-3).

Rappelons les événements marquants de ce drame énigmatique : Aaron et ses fils ont été mandés par Moïse pour effectuer des sacrifices en l’honneur de l’Éternel ; ils ont offert les holocaustes, après quoi Moïse et Aaron, ont béni le peuple. C’est alors que survient la tragédie : poussés par des raisons non totalement élucidées, mais probablement liées à leur désir d’être encore plus près de l’Éternel, Nadav et Avihou mettent du feu dans leurs encensoirs, jettent de l’encens dessus, et, sans que le Seigneur les en ait priés, ils Lui apportent ce feu qualifié d’« étranger » (èch zara). Le châtiment divin est aussi terrible qu’immédiat : un feu s’élance de devant le Seigneur et les dévore. Si le châtiment paraît disproportionné par rapport à la faute, il lui est en tout cas symétrique : le feu répond au feu. Moïse rapporte alors à Aaron ces paroles mystérieuses du Seigneur : « Je veux être sanctifié par ceux qui m'approchent (bikerovaï èkadèch) et glorifié à la face de tout le peuple ! »

Il est difficile de ne pas se demander à ce propos en quoi la mort de deux pécheurs qui pensaient bien faire, pourrait être source de sanctification… Constatons d’abord, avec le proverbe 14 (v 12) : « Il y a telle voie qui semble droite à l’homme, et dont l’issue aboutit à la mort. » Pour Nadav et Avihou, la voie qui leur semblait droite, consistait à servir l’Éternel, mais uniquement à leur manière, en lui présentant un « feu étranger », qui menaçait de souiller la sainteté divine. Jugée à l’aune des sentiments humains, la conséquence de cette initiative est cruelle ; au regard de la transcendance, elle était inéluctable : l’Éternel n’est-Il pas Celui qui instaure une séparation absolue entre le Saint et le Profane (ha-mavdil bein kodèch la-hol) ? Le désir des fils d’Aaron de se rapprocher de la sainteté divine incarnait une conception fusionnelle de l’amour, qui ne fait aucune place à l’écoute de l’autre. Au-delà de son étrangeté et par sa radicalité même, cet épisode peut donc être vu comme préfigurant le verset central de la paracha Kedochim (Lév 19,18) « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », verset qui est entouré par toute une série de commandements relatifs au comportement éthique envers autrui, comportement sans lequel il n’est pas d’amour possible.

 

Après la mort (Aharé Mot) des fils d’Aaron, Dieu lui prescrit par l’intermédiaire de Moïse, toute une série de mesures, qui tournent autour de la sanctification : le rituel sacrificiel de Yom Kippour avec ses offrandes spécifiques, ses rites dans le Saint des Saints, et la désignation d’un bouc émissaire (chargé de tous les péchés d’Israël) à renvoyer dans le désert, où il mourra. Par ailleurs, cette paracha ne comprend pas moins de vingt interdits liés aux pratiques sexuelles. Toutes ces actions purificatoires, qui visent à obtenir le pardon des péchés d’Israël, vont préparer les esprits à recevoir le commandement de la sainteté, qui sera énoncé dans la paracha Kedochim.

 

Un mot encore sur le fait que Kedochim suit immédiatement Aharé Mot : indépendamment du contenu de ces deux parachiot, la proximité de leurs intitulés a été diversement interprétée au cours des siècle. Ainsi pour nos sages, il ne serait possible d’atteindre la kedoucha qu’après avoir tué le mal qui est en soi. Par ailleurs et hors contexte religieux, « Aharé Mot kedochim » est devenu un adage répandu en Israël, pour dire qu’une fois mort, chacun est considéré peu ou prou comme un saint. Une idée déjà exprimée par l’adage latin : « De mortuis nil nisi bene » : des morts, [il ne faut dire] que du bien.

 

 

Kedochim

 

J’en viens à la paracha Kedochim, et je centrerai mon propos sur ses deux premiers versets, qui ont fait couler tant d’encre : « L'Éternel parla à Moïse en ces termes : "Parle à toute la communauté des enfants d'Israël et dis-leur : Soyez saints ! Car je suis saint, moi l'Éternel, votre Dieu." » Deux versets liminaires qui sont suivis de 35 versets dont chacun concerne un commandement divin – positif ou négatif. Ces commandements sont eux-mêmes ponctués à 16 reprises par la formule « je suis l'Éternel » ou « Je suis l'Éternel votre Dieu » et, pour les deux dernières, « je suis l'Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir d’Égypte », comme pour enfoncer le clou et rappeler que la sainteté de l'Éternel dépend de Sa reconnaissance par le peuple avec lequel Il a fait alliance.

 

Sainteté et désir

 

Pour aborder la kedoucha (sainteté), qui constitue l’axe central de la paracha Kedochim, on peut procéder de diverses manières : considérer ses tenants et ses aboutissants ; la caractériser, en fonction de ce à quoi elle s’applique ; discuter la manière dont elle a été reçue en tant que commandement ; enfin l’interpréter en termes de sagesse et pour notre monde actuel. À travers toutes ces problématisations, c’est pourtant de la même grande question qu’il s’agit : « Comment atteindre la kedoucha ? »

 

Cette question en contient plusieurs autres : le désir de kedoucha suffit-il pour atteindre celle-ci ? Comment faut-il entendre la notion de séparation liée à la kedoucha ? Et la kedoucha elle-même, est-elle un état ou un processus ? Est-elle réservée à certains êtres, événements ou choses ? Existe-t-il des degrés dans la kedoucha ? Quel est le statut de la sainteté / kedoucha par rapport à la sanctification / kidouch ?

 

Je commencerai par le désir de sainteté : d’un côté, il peut être considéré comme un atout indiscutable pour répondre positivement à l’injonction divine « Soyez saints ! » Le désir d’atteindre la kedoucha, ne peut que favoriser l’obéissance à ce commandement. Mais d’un autre côté, si nous nous reportons à la fin tragique des fils d’Aaron, comment ne pas se demander si elle n’a pas résulté de leur désir même de kedoucha ? Un désir qui les aurait conduits, se fiant aux apparences, à confondre le feu de leurs propres encensoirs avec celui de la divinité, autrement dit, à mélanger l’immanence et la transcendance. Pour atteindre la kedoucha, le désir d’y parvenir, serait donc une condition nécessaire, mais non suffisante.

 

Il ne s’agit pas pour les humains – fussent-ils les enfants d’Israël – de prétendre égaler la sainteté divine ! Cependant, celle-ci peut être proposée comme un idéal (dont le propre est d’être inatteignable) ou une aspiration devant être sans cesse reconduite – à l’instar de l’Éternel qui renouvelle chaque jour Son œuvre de création (hamehadech bekhol yom maassé beréchit). Cette aspiration est comparable à un chemin ascendant dont les étapes sont indiquées dans la prière : les yécharim sont les hommes de droiture, qui sont disposés au bien ; les tsadikim, les hommes de vertu, qui règlent leur conduite sur la Loi ; les hassidim, les hommes de moralité, dont l’adhésion à la vertu coïncide avec leur volonté d’obéir à la Loi ; enfin, les kedochim sont les hommes de sainteté, qui parviennent à unifier dans leur être, les valeurs conflictuelles de la Loi.

 

Qu’est-ce qui rend saint ?

 

Je vous propose à présent de comparer la sainteté et la sanctification au regard de ce qu’il en est dit concernant l'Éternel ou le peuple d’Israël.

L’Éternel est saint, c’est entendu. Il pourrait s’en contenter, mais ce n’est pas le cas. En effet,

Il proclame la sainteté : « de Mon Nom » / Chem kodchi (Lév 22,32) ou « de la montagne sainte » / har kodchi (Is 11,9) ;

Il sanctifie : le Chabbat / vayekadèch oto ou les prophètes (comme Jérémie « je t’ai sanctifié / hikdachtikha, Jér 1,5) ; et surtout,

Il demande à être sanctifié : « Ne déshonorez point Mon saint nom, afin que Je sois sanctifié au milieu des enfants d'Israël, Moi, l'Éternel, qui vous sanctifie » / ve-nikdachti betokh bené Israel : ani Adonaï mekadichkhem (Lév 22,32). Notez ici l’aspect dynamique de la sanctification, qui circule entre Dieu et son peuple : L’Éternel sanctifie les Bené Israël et ceux-ci Le sanctifient, bien qu’Il soit essentiellement saint pour eux. Il s’agit toujours d’être saint aux yeux de quelqu’un, ou pour quelqu’un, ou par rapport à quelqu’un.

 

De leur côté, les Bené Israël sont appelés à la kedoucha de diverses manières : en se sanctifiant et en restant saints « parce que Je suis saint » (ve-hitkadchitem ve-hayyitem kedochim ki kadoch ani), Lév 11,44 ; en étant une nation sainte (goy kadoch), Ex 19,6 ; en sanctifiant les premiers-nés (kadèch li), Ex 13,2 ; et au besoin, en sanctifiant la guerre (kadchou aléha milhama), Jér 6,4. Les prêtres (Cohanim) doivent être et rester saints : kedochim yihyou […] ve-hayou kodèch ; parmi eux, Aaron par exemple, est dit « le saint de Dieu » (kedoch Adonaï).

 

Le commandement de la kedoucha

 

Comment nos sages ont-ils compris le commandement de la kedoucha ? Comme toujours dans la tradition, les opinions divergent. À tout seigneur, tout honneur, je commencerai par Rachi, plus précisément par la makhlokèt (controverse) entre Rachi et Nahmanide, le Ramban.

 

Rachi commente « Soyez saints ! » ainsi : « Tenez-vous complètement à l’écart de la débauche et des péchés ! Car toutes les fois que l’on trouve une mise en garde contre la débauche, on trouve mention de la sainteté. » Ce que Rachi place au-dessus de tout, c’est le respect des mitsvot. Le traité talmudique Yevamot (20a) le dit d’une autre manière : « Sanctifie-toi dans ce qui t’est permis ». Ce qui retient toute l’attention de Rachi, c’est la question du quoi : quoi faire et quoi ne pas faire pour être en accord avec la Tora et se rapprocher de la kedoucha. Pour lui, l’esprit doit gouverner le cœur (moah chalit al ha-lev) et le conduire à la pure obéissance aux commandements venus d’En-Haut.

Le Ramban voit les choses différemment : à ses yeux, le respect des interdictions sexuelles ne suffit pas à rendre saint. Pour lui, la question porte non seulement sur quoi faire et quoi ne pas faire, mais comment faire ce que les mitsvot enjoignent ou permettent de faire : au-delà des prescriptions liées au quoi, il existe un espace de liberté qui concerne les manières, et dont il s’agit de faire bon usage. Pour le Ramban et conformément au Sefer HaHinoukh[1], ce n’est pas seulement l’esprit qui doit et peut transformer le cœur, mais également la multiplication des actions qui contribuent à éteindre en soi les pulsions et le narcissisme.

Il existe bien sûr d’autres approches de la kedoucha. Le Moussar, par exemple, voit dans la hatmada - cette assiduité dans l’étude qui est en même temps un engagement spirituel – un moyen privilégié de s’élever jusqu’à la sainteté. Et pour Léon Ashkénazi (Manitou), la sainteté est présente dans l’unité des valeurs, qui est le projet existentiel d’Israël.

J’évoquerai enfin la belle interprétation d’Emmanuel Levinas, pour qui la sainteté représente, plus encore qu’une mitsva, une vocation de l’humanité tout entière. Dans Altérité et transcendance (chap. « Violence du visage »), il écrit : « Je ne dis pas que les hommes sont des saints ou vont vers la sainteté. Je dis seulement que la vocation de la sainteté est reconnue par tout être humain comme valeur et que cette reconnaissance définit l'humain. » Levinas insiste également sur la nature foncièrement séparée de la sainteté, que le judaïsme applique toujours à la sphère morale. Pour Levinas, la séparation qui fonde l’éthique, est une séparation créatrice (entre l’homme et Dieu), qui « pose un être en dehors de tout système » (Totalité et infini, p. 78) et ouvre la possibilité d’une relation d’altérité, « sans que la transcendance de la relation coupe les liens qu’implique une relation, mais sans que ces liens unissent en un Tout le Même et l’Autre » (ibid., p. 19). Les termes de cette relation à nulle autre pareille sont : d’une part l’homme, c’est-à-dire le sujet (nécessairement limité) pour lequel le commandement de la sainteté est lisible dans le visage d’autrui, et d’autre part la transcendance, qui se donne dans la révélation comme « séparation absolue (Sainteté) et proximité (Chekhina) » (Intrigue de l’infini, p. 220).

 

Sagesse de la kedoucha

 

Le commandement de la kedoucha ne nous enjoint pas de devenir de purs esprits, ni des « saints » au sens chrétien du terme – une posture dont certains chrétiens ont d’ailleurs souligné les dangers, à commencer par Pascal : souvenez-vous, Qui veut faire l’ange fait la bête ! Au sein du judaïsme, il incombe à chacun de trouver le juste équilibre : équilibre entre les différents niveaux de son désir que les mitsvot ont pour tâche de réguler (depuis les pulsions jusqu’aux aspirations spirituelles) ; équilibre entre les désirs tournés vers soi-même et ceux tournés vers autrui, c’est-à-dire entre le « Im ein ani li, mi li ? » et le « Ve-keché ani rak le-atsmi, ma ani [2]?

Et même, équilibre entre nos désirs les plus élevés, et ce que l’on pourrait appeler l’au-delà du désir, qui est ouverture à la kedoucha émanant de l’Éternel. Je pense ici en particulier à l’inspiration, telle que la conçoit le psalmiste dans cet appel si fondamental et bouleversant du Psaume 51 (v. 12-13) : « Ô Dieu, crée en moi un cœur pur, et fais renaître dans mon sein un esprit droit. Ne me rejette pas de devant Ta face, ne me retire pas Ta sainte inspiration (rouah kodchèkha).

Les mois que nous venons de vivre – et que nous vivons encore – ont suscité pléthore de commentaires, dans lesquels il n’était pas toujours facile de se repérer. Le confinement (en hébreu, bidoud) a produit des effets mentaux et moraux parfois extrêmes et dans tous les sens. La solitude (bedidout) accrue à laquelle ont été vouées les personnes vivant seules, a également pu favoriser l’introspection et, concernant l’accès à la kedoucha, pour ceux qui y étaient préparés, peut-être en a-t-elle rapproché certains de la hitbodedout / le fait de s’isoler (pour parler à Dieu), cette pratique individuelle quotidienne, que recommandait le rabbi Nahman de Bratslav pour briser sa solitude : « Personne sur terre n'est exclu de cette merveilleuse pratique : il suffit d'avoir encore un peu de cœur... Le temps, on peut toujours le trouver. »

Libérés des contraintes liées au fait de travailler hors de chez soi, nombre d’entre nous, confrontés à la nécessité de réinventer leur emploi du temps, ont constaté que ce temps, il n’était pas toujours si facile de le trouver… C’est alors que suivre les rythmes temporels de notre tradition se révèle particulièrement utile : éprouver le repos et la sainteté du Chabbat, faire mémoire de notre sortie d’Égypte à Pessah. Ce dernier Pessah a été révélateur à cet égard : nous avons fêté notre libération (collective autant qu’individuelle) alors même que nos corps étaient enfermés… Cette tension entre la réalité physique de notre confinement et la réalité symbolique de notre libération, rend les aspects spirituels de ce processus encore plus éclatants. Nous nous pensions « maîtres et possesseurs » – si ce n’est du monde, au moins du cours de nos vies –, nous nous sommes découverts empêchés, menacés dans notre existence personnelle, contraints de renoncer à nos projets et à nous libérer de nos projections. Tout cela devrait nous conduire vers davantage d’humilité et nous inciter à vivre pleinement chaque jour (baroukh HaChem yom yom), dans un juste équilibre du souci de soi et du souci d’autrui, en tentant de faire coïncider en nous l’idéal de sainteté et l’idéal de justice, le désir de l’une orientant les actions de l’autre. Ken yehi ratson !




[1] Sefer HaHinoukh : texte juif médiéval publié anonymement en Espagne au XIIIe siècle, discutant des 613 commandements de la Tora en suivant l'ordre du récit du Pentateuque. Chaque commandement est décrit avec le concept de la mitsva, sa source biblique, l'arrière-plan philosophique du commandement et un rapide survol de la halakha (Loi juive pratique) en ce qui concerne son observance.

[1] Pirké Avot (Maximes des Pères) 1,14 : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ?... »